Décor Sonore

Borderliners #2   Mai 2014

Date : samedi 31 mai 2014
Invité : Nicolas Frise, compositeur
Départ : Restaurant Au Train de Vie, Paris Xè
Arrivée : Espace Périphérique, Paris XIXè
Lieux d’interêt sonore et d’interventions accoustiques :
Gare de l’Est,  carrefour rue d’Alsace/rue Lafayette, station RER Magenta, station RER Pantin, édifice de la Mairie de Pantin, canal de l’Ourcq, pont de l’avenue Général Leclerc, Tram t3b, Espace Périphérique

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Compte-rendu de Nathan Belval, doctorant :
 

Le deuxième parcours sonore du cycle « Borderliners » se déroule le samedi 31 mai 2014. Entrainé par Michel Risse, le public écoute cette fois les commentaires de Nicolas Frize, invité en sa qualité de compositeur et concepteur sonore. De la rue des Deux Gares (75010) à l'Espace Périphérique (75019), nos deux guides mènent leurs auditeurs à travers différentes formes du partage de l'expérience sonore.

Ce "partage du sensible" (RANCIERE, 2000) s'apparente tant à une possibilité de distinguer et particulariser les sons perçus ("séparer"), qu'à une mise en commun de l'écoute ("relier"). Cette ambivalence s'illustre parfaitement dans le jeu proposé par Nicolas Frize après que le public ait observé (et écouté) la minute de silence rituelle initiant chaque Borderliners. Le compositeur distribue à chacun plusieurs mots pouvant qualifier les sons : « retentissant, austère, strident, antique, » etc. L'exercice consiste à prononcer un de ces adjectifs s'il correspond à une sensation sonore éprouvée sur le parcours. Ce jeu langagier fixe l'attention des auditeurs sur les matières sonores et leurs caractères : habitués à ne définir les sons qu'en identifiant leurs sources, nous devons cette fois nous concentrer sur leurs textures uniques. Un klaxon devient alors « nasillard », une cloche « majestueuse »... Affranchie de ses schèmes cognitifs habituels, la perception s'affine et le vocabulaire déploie l'expérience dans un processus double : appropriation singulière par la subjectivité et projection dans le collectif du langage. Nous sommes ainsi invités à "séparer" et "relier" (SIMMEL, 1909) nos sensations auditives afin de les mettre en "partage" : départager le bruit du son, le laid du beau et sélectionner une sonorité au sein d’une atmosphère pour communiquer précisément nos émotions et nos jugements.

Au départ du parcours, la rue des Deux Gares offre un point d'écoute surprenant : bruits ferroviaires, signalétiques sonores, rumeur du voyage... Peu à peu, l'oreille distingue d'étranges sons au sein de cette ambiance : une annonce à l'accent bourguignon, les échos d'une antique locomotive et de son sifflet à vapeur... Bientôt, les signaux se fondent en une mélodie extraordinaire : Décor Sonore s'est encore livré à un discret jardinage acoustique. Diffusant sur les quais « l'Etude aux chemins de fer » de Pierre Schaeffer (1948), la Compagnie franchit la limite ténue entre le « paysage sonore » (SCHAFER, 1977) du quotidien et la musique concrète.

Notre voyage auditif se poursuit à travers les profondeurs de la ville. Le public est entrainé sous la gare du Nord jusqu'au RER qui nous amènera à Pantin. Les oreilles attentives s'emplissent des rythmes entêtants de l'escalier mécanique ("clang...clang..."), du train en marche ("ta-tac...ta-tac …") et des gémissements de la machine mue par l'électricité grésillante. Soustraits à leur écoute habituellement fonctionnelle (qui identifie les sources sonores pour s'orienter sans danger dans l'espace), les auditeurs réagissent en multipliant les adjectifs. Pris dans un flux de sensations auditives, nous goûtons la beauté de cet ensemble industriel grâce à un mode de perception devenu esthétique : sons "pleins" et "profonds", "stridences écarlate", "souffles énergiques"...

Le parcours continue à travers Pantin jusqu'à l'annexe de la Mairie. La structure métallique du bâtiment devient un instrument inouï sous les mains de nos guides équipés de marteaux, de baguettes et d'archets. Ils se livrent à une improvisation percutante, bientôt rejoints par les membres du public. Si la performance suscite la stupéfaction des passants, les enfants se joignent au concert avec un naturel déconcertant. Cette facilité révèle qu'apprendre "comment se conduire dans les lieux publics "(GOFFMAN), c'est restreindre la perception de l'environnement à ses fonctions usuelles. Celles-ci peuvent alors être détournées par un usage ludique ou par une perception dont l'essence esthétique subsume les codes du quotidien.

Sur un pont qu'emprunte le tramway, les oreilles échauffées par tant d'attention jouissent du plaisir de vastes étendues sonores résonnant de toutes parts. Le public échange des commentaires appréciateurs qui génèrent la conclusion de Nicolas Frize : l'oreille, le conduit auditif et le tympan constituent un organe des plus sensuels. Il est excité par des sensations qui provoquent attraction et répulsion, plaisir et dégoût. Ecouter est un art amoureux du monde, qui se partage sur de multiples modes : esthétique, ludique, ou encore érotique... Cette morale hédoniste animera les conversations qui prolongent notre parcours en commun, bien après notre arrivée à l'Espace Périphérique.