Décor Sonore

Borderliners #3   Juillet 2014

Date : samedi 5 juillet 2014
Invitée : Catherine Aventin, architecte
Départ : Folie N1, Parvis de la Cité des Sciences, Paris XIXè
Arrivée : Théâtre de la Commune, Aubervilliers
Lieux d’interêt sonore et d’interventions accoustiques :
Large portion et ponts du quai Gambetta (canal Saint-Denis), maison de l’Ecluse, parc de la rue de la Commune, square Stalingrad, Théâtre de la Commune

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Compte-rendu de Nathan Belval, doctorant :

 

La troisième traversée sonore du cycle « Borderliners » a lieu le 5 juillet 2014 sous la direction de Michel Risse et Catherine Aventin. Architecte et enseignant-chercheur (Ecole Nationale d'Architecture de Toulouse, Laboratoire de Recherche Architecturale), cette exploratrice des esthétiques de l'espace urbain est spécialiste de l'hybridation entre art et espace public. Notre parcours débute sur la Folie N.1 du Parc de La Villette, une élévation à l'architecture fantaisiste. Située à la limite de Paris, entre la ville, le parc, les commerces, le périphérique et les transports publics, elle constitue un point d'écoute idéal pour envisager la diffusion et le métissage des étendues sonores en milieu urbain. Comment les sons se propagent-ils dans cet écosystème hétéroclite fait de lieux, de passages, de barrières… ? "L'oreille n'a pas de paupière" (SIMMEL, 1908), elle perçoit sans discontinuer les sons qui ne s'arrêtent guère aux limites administratives ou architecturales. Les vibrations sonores se rejoignent ici en une symphonie cosmopolite que révèle notre minute de silence inaugurale : une mosaïque dont les différents environnements sont animés de multiples évènements.

Notre trajet commence le long du canal de Pantin qui s'achemine à travers un territoire dont l'histoire du développement urbain reste tant visible qu'audible. De Paris vers la périphérie, les activités, les formes architecturales et les matériaux se diversifient. Des nouveaux quartiers résidentiels encore inachevés aux friches industrielles en déshérence, nous écoutons les machines de construction, les sonorités mates du mobilier urbain « dernier-cri » et le souffle du vent jouant des détritus dans les hangars déserts.

L'intervention sonore débute lorsque le public, stupéfait, s'arrête sous un pont. Ce lieu transitoire, qui ne se prête guère à la méditation, est transfiguré par une installation de la Compagnie. Il se pare d'une atmosphère onirique dont l'étrangeté, loin d'être inquiétante (Unheimliches, FREUD, 1919), captive le public. Nous errons émerveillés sous un béton crasseux aux effluves d'urine : Décor Sonore a enregistré les sons qui traversent habituellement cet obscur corridor et les diffuse subtilement modifiés. A l’effet tunnel et la réverbération habituels, s’ajoutent des distorsions et des inversions de phase qui créent ici un effet de "métabole" (AGOYARD et TORGUE, 1995). Toujours distincts, les éléments de l'ensemble sonore entretiennent désormais des relations instables et métamorphiques. Le passage de voitures, les lointains avertisseurs et les échos de conversations nous parviennent encore, ils sont reconnaissables mais leur présence est organisée selon des schémas rythmiques et des modulations complexes.

Nos guides invitent ensuite les membres du public à modifier leur mode habituel de perception en réalisant un parcours en aveugle. L'auditeur momentanément frappé de cécité s'appuie sur le bras d’un compagnon de route improvisé. Il apprend à se fier aux sons pour s'orienter et se repérer dans l'espace : l’eau du canal, les voix des spectateurs, leurs pas et les différentes sonorités de l’environnement… Il découvre un environnement où le lointain le touche, où les frontières s'effacent dans un "continuum" sonore. Lorsque sur l'impulsion de nos initiateurs, nous relevons ensemble le bandeau, le rideau tombe brutalement sur cette réalité auditive. L' "oreille active" (AUGOYARD, 1987) se referme, la vue reprend ses droits et les sons s'éloignent...

Pour apprécier pleinement le passage de ces frontières immatérielles, Décor Sonore offre au public une expérience d' "écoute augmentée". Munis de stéthoscopes, nous explorons les résonances des grilles, murs et palissades qui séparent les différents lieux. Des harmoniques du poteau flambant neuf aux grincements des grilles rouillées, chaque sonorité recèle un récit. Auscultant une ancienne traverse de chemin de fer devenue garde-fou, l'oreille décèle des sons du passé, des fantômes auditifs de l’ère industrielle, prisonniers de la matière. Ces "acousmates" (voir les Chantiers de l'O.R.E.I.), issus d'un discret "jardinage acoustique", ne peuvent être devinés qu’à l’aide du stéthoscope. Les réminiscences auditives d’activité ferroviaire génèrent une "anamnèse" sonore (AUGOYARD et TORGUE, 1995), le retour à la conscience d’une atmosphère passée, comme l'explique Catherine Aventin, qui mobilise la puissance évocatoire du son. La mémoire urbaine est ravivée par le geste artistique qui offre aux spectateurs une référence collective, partagée sur fond de décalage temporel.



En quête d'expériences auditives, nous cheminons à travers Aubervilliers jusqu'aux grilles d'un grand ensemble dont les sonorités retiennent notre attention. Doucement heurtés, les barreaux produisent différents timbres, rappelant la cloche, le gong ou encore le triangle. La clôture devient une ouverture sur les possibilités de l' "instrumentarium" urbain (KIRCHER, 1673) : elle ne ferme plus l’espace à l’autre, mais invite à écouter le lieu. Nous nous engageons alors dans la cour intérieure de la résidence dont les hautes façades portent la réverbération à son apogée. Le public lève la tête vers les quelques arbres où chantent d'innombrables oiseaux ; certains auditeurs y devinent l'opération de jardinage acoustique qui démultiplie les gazouillis... Mais parmi ces pépiements, lesquels sont véritables ? Impossible de distinguer le naturel de l'artificiel ; tout semble réel dans ce métabolisme sonore inédit.

Nous arrivons au Square Stalingrad qui jouxte le Théâtre de la Commune ; nos oreilles entrainées y perçoivent le mariage harmonieux des sons qui caractérise un lieu habité par des usages partagés. Les conversations retentissent autour des bancs, les allées s'animent des jeux d'enfants et les pelouses, plus calmes, accueillent ceux qui se reposent au soleil... L’eau des fontaines joue une toile de fond qui intègre ces évènements sonores tout en masquant les bruits routiers.

Cette atmosphère conviviale nous accompagne jusqu’à l’auditorium du Théâtre de la Commune, où l’équipe de Décor sonore nous invite à dialoguer autour de victuailles pour clore ce parcours. Avec ce parcours sonore, les spectateurs ont exploré différentes figures de la frontière : objets urbains et architecturaux que le son révèle, dépasse et transgresse. En s’écoutant, ils racontent l’histoire de ces limites et laissent apparaître les territoires adjacents. Les sonorités qui se dévoilent à l’oreille exercée donnent ainsi accès à l’univers urbain dans tout son cosmopolitisme.