Décor Sonore

Écologie sonore

« Où les musiques nous divisent, le son nous rassemble » (Michel Risse)


Aucun d’entre nous, qu’il soit riche ou pauvre, analphabète ou cultivé, jeune ou vieux, n’échappe à son environnement sonore. Si chaque groupe social a sa musique préférée, qu’il sait reconnaître, commenter et quelquefois pratiquer, si la « musique de l’autre » est un « bruit » indésirable et parfois rejeté jusqu’à la haine, l’environnement sonore est un univers collectif, invisible mais indiscutablement perçu par tous.

Les sociologues parlent à son sujet d’une « colle » sociale qui nous lie, sans distinction ; et toutes les statistiques font apparaître d’irréfutables convergences de nos contemporains vers une préoccupation du « bruit », sans qu’aucun politique ne sache très bien comment répondre à ce ressenti. Or, la qualité de cet environnement modifie nos rapports à la société, de manière au moins aussi sensible que la qualité de l’urbanisme et de l’architecture.

Le son, c’est ce que nous avons de plus en commun, et paradoxalement de plus mal partagé. Le ressenti du monde sonore qui nous entoure reste un mystère individuel : nous sommes en effet très peu capables d’en parler, plus éduqués aux « notes » qu’aux sons, et de plus en plus éduqués, dans ce domaine, par les media de masse que par l’école publique ou le conservatoire.

Par-delà les notions quantifiables de niveaux ou de « nuisances » sonores (70% des plaintes déposées dans les commissariats…), de mesures de prévention contre les niveaux excessifs (105 dBA dans les salles de concert, distribution de bouchons auditifs), ou même de « confort » (isolations phoniques des habitations), il y a une notion, diffuse mais réelle, de « qualité » perçue, une « esthétique du son », que les musicologues sont bien en peine de qualifier avec leurs grilles d’analyse habituelles, mais dont témoignent les travaux de plus en plus nombreux d’urbanistes, de sociologues, d’acousticiens, de psychologues… et d’artistes.

Notre audition est beaucoup plus « cultivée » que nous le pensons. Depuis bien avant notre naissance, nous écoutons le monde avec curiosité et vigilance. Certains sons nous plaisent ou nous émeuvent, d’autres nous alertent ou nous terrorisent. Certains choix guidés par nos oreilles sont relativement conscients : on apprécie le bruit du moteur et de la fermeture des portes de la voiture qu’on achète, on préfère un appartement sur une cour plantée d’arbres et peuplée d’oiseaux. D’autres comportements sont beaucoup plus inconscients, beaucoup moins libres, et il est souvent trop tard pour faire un choix… La plupart du temps, nous considérons notre paysage sonore comme une fatalité ordinaire, sur laquelle nous n’avons aucune prise.

Ecologie sonore ?

En réalité, nous sommes tous les acteurs et les auteurs de cette « scène sonore » quotidienne. Apparue dans les années 1970, l’« écologie sonore » est un écho logique (!) à la notion d’écologie, à l’origine « (...) la science des relations des organismes avec le monde environnant, c'est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d'existence » (Haeckel, 1866), puis, par extension, « l’étude des relations réciproques entre l'homme et son environnement moral, social, économique. Les communautés et sociétés humaines vivent dans un environnement auquel elles s'adaptent et qui réagit sur elles » (Golfin, 1972). Dans la suite de ces notions, qui impliquent celles d’équilibre et d’harmonie, l’écologie sonore tente de prendre en compte tant les données factuelles et quantitatives de l’acoustique que celles, plus qualitatives, de l’esthétique sonore de notre milieu. C’est donc un domaine, encore à peine partagé et exploré, où peuvent et doivent se croiser les sciences exactes et naturelles, les sciences humaines, et la création artistique.

Si le terme d’écologie fait encore parfois sourire, les menaces bien réelles d’un épuisement des ressources naturelles de la planète et d’un bouleversement de son équilibre écologique par les activités humaines nous amènent peu à peu à modifier nos comportements (trier nos déchets, éviter de gaspiller l’eau, surveiller ce que nous rejetons dans la nature…). Il s’agit d’un engagement individuel nécessaire, dès lors que nous savons que chaque passivité, chaque sentiment d’impuissance ne fait que nous rapprocher de notre perte. L’idée d’une écologie sonore participe du même engagement. Dès lors que nous avons conscience que notre environnement sonore n’est pas qu’une fatalité subie mais que nous en sommes tous les auteurs, et que cet environnement a des effets profonds et durables sur la société, nos comportements peuvent se modifier, notre écoute des autres et du monde aussi, sans attendre des mesures politiques incitatives ou législatives.