Décor Sonore

Intervenir dans l’espace urbain

« Toute utopie esthétique revêt aujourd’hui cette forme : faire des choses dont nous ne savons pas ce qu’elles sont. »
Th. W. Adorno

 

Toutes les rumeurs urbaines semblent d’un gris identique, un paysage « low-fi » comme le nomme R. M. Schafer. Pourtant, il suffit de faire une écoute comparative de plusieurs villes pour en apprécier instantanément des différences de « couleur », de densité. Dans un même quartier, ce paysage évolue selon les heures, les saisons, les années. Toute cette activité humaine est bruissante, elle accompagne la vie, elle est la vie, et agit sur la vie.

Ce que nous montrent les performers d’Urbaphonix, ce n’est pas un objet esthétique fini et prêt à consommer, c’est une poésie en train de naître, un temps musical en construction, la fabrication d’un moment absolument non reproductible, une émergence, le partage d’une écoute attentive et sensible, dans laquelle le spectateur découvre qu’il peut être aussi auteur et acteur de son propre environnement.

Sans un mot, inopinément, une équipe mobile de quatre personnages s’introduit dans le paysage sonore. Mi-techniciens, mi-musiciens, ces explorateurs jouent en direct et in situ avec la technologie, les sons et les personnes qu’ils rencontrent. Enfants spirituels de Luigi Russolo, Pierre Schaeffer et John Cage, ils appliquent à la lettre le précepte de ce dernier : « Si un son vous dérange, écoutez-le ».

Sortes de « Street-Jockeys » sans platines ni synthétiseurs, ils auscultent l’environnement sonore et ne composent qu’à partir de ce qui est déjà omniprésent et que personne n’écoute : les bruits mécaniques de circulation, de ventilation, de climatisation, les corps, les conversations, et surtout le mobilier urbain, à la fois scène et instrumentarium illimité de ce théâtre instantané. Pour produire de l’inouï, de l’imprévisible, du merveilleux, leur virtuosité est de nous faire entendre ce qui est déjà là.

Symboliquement, ce que le projet révèle à travers une mise en scène sonore de ces objets quotidiens, c’est l’écoute de notre environnement, un environnement dont nous sommes tous témoins, acteurs et auteurs.