Décor Sonore

Du paysage au paysage sonore


A quoi servent les artistes ?

Au moment d’envisager une nouvelle création, je me demande toujours : « Quelle est l’urgence ? ». B. Brecht et K. Weill se sont posé la même question, ont agi en conséquence et de toutes leurs forces, et certes n’ont pas enrayé la montée du nazisme pour autant ; mais ils ont fait ce qu’ils avaient à faire. Alors aujourd’hui, quelle est l’urgence ?

Si l’artiste n’a pas le pouvoir – ni la mission – de peser directement et instantanément sur la marche de l’univers, il a en tout cas celui de modifier le regard que nous portons sur le monde et d’introduire l’idée salutaire d’autres visions possibles.

Les peintres de la Renaissance ont fait entrer la nature dans leurs tableaux et l’ont mise en scène de telle manière qu’ils ont transformé le regard de la société : invisible jusque là, le « paysage » apparaît, en tant que lieu du beau, objet si « pictural » qu’il amène à jardiner la nature pour la faire ressembler aux tableaux aimés. Bien avant Duchamp, la bonne société du XVIIIème siècle va revisiter la nature en qualité de « regardeurs » en la considérant comme « pittoresque », s’aidant parfois d’accessoires optiques, nouveautés technologiques de l’époque, comme le Claude glass (ou    miroir noir, en référence à Claude Lorrain) ou la camera oscura  (chambre noire, ancêtre de l’appareil photo).

Bien sûr que ce ne sont pas les peintres qui ont inventé le paysage ; mais ils nous ont montré quelque chose, quelque chose que la collectivité a aimé, et à partir de laquelle s’est construite collectivement la notion de paysage.
 



 

Les origines de l’invention du paysage sonore se perdent dans les tentatives d’observation et de description du son. Non que nos ancêtres fussent sourds, mais il faut attendre que les conditions et outils d’observation du son existent pour qu’ils aient pu s’y intéresser en tant qu’objet détaché de la nature, décontextualisé, objectivé…

 

Il faut bien en convenir, la science acoustique fait encore de grands progrès ; mais, même rejointe dans ses travaux par sa grande fille la psychoacoustique, et malgré les instruments qui prétendent le capter, le retenir, le conserver et le traiter, le son n’est toujours pas un objet comme les autres, tant il change constamment de forme et reste perpétuellement insaisissable.

Peu propice à la description littéraire, le sonore passe à peu près inaperçu de la plupart des œuvres écrites – sauf dans les textes dits « sacrés », où l’abondance de manifestations bruyantes du divin est bien la trace d’une humanité baignant dans l’acoustique et le bouche à oreille. Là encore, il faut attendre des artistes – peintres comme Luigi Russolo, ou compositeurs comme John Cage et bien d’autres manipulateurs de bruits qui suivirent – pour que peu à peu l’univers sonore quotidien puisse se percevoir autrement que comme un chaos indéchiffrable. L’invention récente de la notion d’« écologie sonore » par Murray Schafer, nous annoncerait-elle donc l’aube d’une nouvelle Renaissance ?