Décor Sonore

Transformer l’écoute de la ville

Ce projet a l’ambition de s’adresser à une vaste population, c'est une « grande forme ». Bien sûr, ce n’est pas une grande parade de structures géantes avec des dizaines d’artistes et de techniciens. Mais c’est un événement à l’échelle d’un quartier ou même d’une ville, dépassant largement la « jauge » d’un spectacle ordinaire et remettant en question le statut et le dénombrement même des « spectateurs ». Dans le domaine des arts visuels contemporains, on parlerait de land art sonore. à ce titre, et comme tout projet authentiquement in situ, il mérite une préparation attentive et minutieuse, tant dans ses aspects techniques que dans son écriture et sa médiation.

Le dispositif sonore

A l’origine, l’idée d’un "phare sonore" balayant la ville à 360° d’un faisceau sonore qui se répand dans toutes les dimensions de l’espace urbain. Ce point de diffusion à grande hauteur, dominant les constructions voisines, est constitué de ce qu’on pourrait nommer des "très-haut-parleurs", ensemble d’enceintes spécifiquement choisies pour leur puissance et directivité en fonction du site. 

En phase avec les principes du "jardinage acoustique", il ne s’agit pas de dominer l’espace sonore par la puissance d’une tour de son, mais de s’y glisser, y disparaître, y affleurer et y circuler en faisant passer le son d’un haut-parleur à l’autre, de sorte qu’il ne reste jamais immobile et que le passant ne puisse jamais localiser précisément sa source. Les haut-parleurs peuvent être postés sur une tour d’habitation ou des grues-tours par exemple, pourvu qu’ils surplombent suffisamment le site et qu’ils ne rayonnent pas directement à proximité des étages habités.

 

Selon le contexte, on ne se privera pas d’imaginer toute innovation opportune pour faire venir le son du ciel (drones, ballons captifs…), poursuivant ainsi une démarche qui est au coeur même de l’esprit de la compagnie : le haut-parleur considéré comme un art, et non un simple moyen d’amplification.

Transformer la ville par le son, transformer le son par la ville

Par réflexion, diffraction et diffusion, l’auditeur ne localise pas nécessairement le son à sa source, mais dans les surfaces où il se reflète ; non seulement les haut-parleurs sont invisibles (la provenance du son est donc inexplicable), mais le son, en circulant d’un haut-parleur à l’autre, change constamment de direction, de volume et de timbre, et reste insaisissable.

Ainsi, ce que l’on entend, de chaque endroit de la ville ou du quartier, ce n’est pas seulement un son qui harmonise le paysage ; on perçoit l’architecture, l’ambiance, l’espace et les parois sensibles, les textures et les géométries révélées par les ondes sonores qui, littéralement, courent les rues et remettent en perspective l’environnement quotidien. Une redécouverte musicale des sons de la ville et des mille et une manières dont la ville les fait vivre.

La composition contextuelle : un paysagisme sonore

Contrairement au compositeur de musique qui travaille à des pièces qui sont censées être belles dans l’isolement des auditoriums, des salons ou des casques d’écoute, la démarche du jardinier acoustique n’est pas de nier, masquer, ou tenter de supprimer les sons laids pour en mettre des beaux à la place. Le plus beau son de la ville, c’est celui qui est déjà présent. La force de la composition, toujours contestable, c’est de s’appuyer sur ce « déjà-là » qui, lui, est irréfutable. Le Son qui vient du Ciel n’existe que pour renouveler l’écoute de ce « déjà-là » en le faisant miroiter, en lui offrant de nouvelles perspectives, de nouveaux points de fuite dans ses trois dimensions principales : l’espace physique, l’espace harmonique, et l’espace temporel.

Quelques outils de composition du jardinier

- La matière sonore - prélèvements sur le terrain : avant même tout enregistrement, les premiers repérage se déroulent sous forme de promenades, seul, en équipe, avec du public. On capte les ambiances, les sons résidents, les activités, d’abord avec le corps et les oreilles, puis seulement avec les micros. Les balades en public sont aussi le lieu de l’échange, et d’un premier recueil de parole qui pourra être recyclée dans le vocabulaire sonore.

- Les traitementsCette matière brute est ensuite écoutée et triée en studio : détermination d’éléments prégnants (circulation, ventilations…) ou saillants (avertisseurs, cloches…), banals ou remarquables, aléatoires ou périodiques, etc. Elle est ensuite préparée, traitée par différentes manipulations : analyse/resynthèse, convolution, filtrage par vocoder… Cette première production, qui va constituer le vocabulaire contextuel, est progressivement diffusée par petites touches pour expérimenter ses effets et sa fusion avec l’espace réel et trouver les sons justes.

- La compositionL’organisation de ces matières est de deux ordres : les éléments sont d’abord assemblés entre eux de manière à obtenir des effets de consonance, de cohérence, par « métamorphonie » (par exemple un bruit diffus qui se confond avec le passage d’un avion de ligne, progressivement coloré jusqu’à devenir une syllabe de mot, qui s’étire et évolue vers une note chantée, laquelle se granule en engin de chantier…) ou par harmonisation ( bourdon ou souffle coloré emprunté au territoire, installant une tonalité sur laquelle se posent des événements rares et brefs – chocs, motifs courts – accordés). La composition consiste aussi à déterminer les moments, durées, volumes et déplacements dans l’espace. Car toutes ces transformations s’opèrent simultanément sur le plan spectral et spatial : la métamorphose de l’environnement résulte du mouvement du son et de ses rencontres avec le paysage.