Décor Sonore

Le rapport au public

La jauge public d’une création en espace libre s’estime d’ordinaire en fonction de la bonne visibilité du spectacle : combien de personnes pourront assister à la même séance ? Le Son qui vient du Ciel échappe aux normes habituelles de la représentation, puisque qu’il touche le public dans des espaces bien plus vastes et dans des temporalités très différentes.

Une jauge réellement illimitée

Alors que la vue est arrêtée par tout obstacle physique (« assis devant ! ») ou l’absence de lumière, les ondes sonores poursuivent leur chemin ; elles se diffractent, se réfléchissent, se diffusent et traversent ou contournent les masses les plus solides. Un dédale de petites rues constitue souvent un labyrinthe acoustique assez efficace pour créer du calme, mais c’est justement là où Le Son qui vient du Ciel se fait entendre : ainsi le trafic aérien réapparaît soudain dans ces cours et ruelles à l’abri de la circulation automobile.

Lors du « phare sonore » du Jardin Sharawadji de la Nuit blanche, les premiers essais firent instantanément lever la tête des passants de la place Jussieu cherchant l’origine de ces sons, malgré leur niveau sonore très modéré. Au cours de l’heure qui suivit des dizaines de curieux affluèrent, certains venant de près d’un kilomètre à la ronde, pour connaître l’origine de ce qu’ils entendaient et pour l’entendre mieux. Cet effet de source attirant les passants comme le charme du joueur de flûte de Hamelin se dissolvait en approchant de l’origine du son, masquée par la masse de la tour.

Des temps autres

Le Son qui vient du Ciel peut se manifester en des temps et durées variables selon le contexte : il jalonne l’écoulement de la journée, tout comme un clocher ou un minaret laïque et, à terme, pose ainsi des repères dans l’espace et dans le temps de la cité. De même il dialogue, répond aux événements et activités, aux flux de circulation… Il peut aussi survenir inopinément et fugitivement ; ses manifestations échappent à une programmation stricte de rendez-vous public avec horaire et lieu unique. Cependant il peut se faire entendre lors de rassemblements médiatisés, temps forts où "la ville se donne en concert" avec mise en scène et en ondes de participations synchronisées (musiciens, choeur, clocher, usine…), en clôture par exemple.

Ainsi le dispositif se prête à générer toute une dynamique de réactions et de situations, depuis l’instillation impromptue et subtile, impalpable et inexpliquée, jusqu’au grand rassemblement festif, en passant par la construction de la rumeur, de l’attente de la prochaine nuée sonore, du débat autour du paysage, etc., tout cela construisant un récit partagé à l’échelle d’une population. Le véritable « temps fort » n’est pas le moment le plus tonitruant ou celui qui concentre la plus grande quantité de public ; il s’étend, s’étire depuis les premières émissions à peine audibles jusqu’à longtemps après son départ.

Une création à l'écoute du territoire

L’écriture, éminemment contextuelle, n’a de sens que si chaque son émis sonne juste, et ceci n’est possible que grâce à une écoute approfondie du territoire concerné. Ecoute des ambiances, des acoustiques, des sonorités récurrentes et particulières, des timbres de voix et des activités ; mais aussi écoute des interlocuteurs et partenaires du projet, qu’ils soient professionnels ou riverains détenteurs d’une culture du territoire audible, une culture le plus souvent dormante dans une mémoire inconsciente mais qui se révèle immense et irremplaçable.

Les modalités de rencontre avec la création

Le choc, le dérapage de la réalité, le questionnement, le merveilleux et magique "effet Sharawadji" ne surviennent que par une audition inopinée, sans convocation. Ils naissent de la rencontre entre l’inexplicable et l’imagination de l’auditeur. L’auditeur devient écoutant, et potentiellement aucun individu du territoire n’est exclu de cette rencontre. Certaines personnes voudront en savoir plus, d’autres préféreront se demander si elles ont rêvé, et il est essentiel de pouvoir préserver une part du mystère, « d’innocence » même de l’écoute, condition de la créativité du spectateur qui se referme dès qu’on le prévient trop.

Cependant il faut toujours avoir à l’esprit que le son ne respecte pas les limites entre espace public et espace privé, et peut être ressenti comme intrusif, effrayant ou agressif. Et ce sont justement ces limites, ces lisières que ce projet explore et questionne.

Il y a donc lieu de préparer l’accueil du Son qui vient du Ciel en organisant sa médiation avec des interlocuteurs et collaborateurs locaux afin d’établir un esprit de complicité. Les possibilités sont nombreuses :

- résidences de diffusion et rencontres

- appels à contributions, à dontaions sonores, recyclage d'interviews...

- formation de "gardiens de phare"

- ateliers participatifs de prélèvements (sous forme de balades d'explorations, d'enquêtes de terrain sur les sons remarquables...)

- annonces, communication, publicité, diffusion de la rumeur...