Décor Sonore

SharaWatt-ji : un Nocturne dans le tunnel de la rue Watt

Le Nocturne est un genre musical : au XVIIe siècle, il désigne une suite de pièces de divertissement pour petit ensemble instrumental, exécutée le plus souvent de nuit et en plein air.

Tout le tunnel de la rue Watt, avec son acoustique exceptionnelle, a été le lieu d’une installation sonore acousmatique et évolutive durant les deux semaines de présence de la compagnie.

D’abord un minuscule haut-parleur, puis deux, puis trois… Et toujours, avant d’ajouter un autre son, l’écoute à différents moments, à différents endroits de la rue, et l’écoute de l’écoute, c’est-à-dire des passants. Ceux qui s’arrêtent et se questionnent, puis reprennent leur chemin. Ceux qui ne s’arrêtent pas, parce qu’ils sont en grande conversation, ou un casque sur les oreilles.

Les premiers repérages avaient mis en évidence des qualités acoustiques remarquables : non seulement une réverbération longue et agréable, mais aussi une coloration des bruits entendus d’un bout à l’autre du tunnel formé par cette rue recouverte en grande partie par des voies de chemin de fer. Justement, les trains qui passent régulièrement au-dessus de nos têtes ébranlent le plafond de béton, produisant des rythmes et des sensations physiques telles qu’elles seraient impossible à obtenir avec des haut-parleurs. Les scooters s’annoncent comme des sortes de voix de baryton depuis l’autre bout du conduit, tandis que les motards, à peine se sont-ils aperçus que l’endroit leur renvoyait aux oreilles le son de leur machine, prennent visiblement grand plaisir à faire rugir le moteur le temps d’une brusque accélération. Plus modestes, les valises à roulettes emplissent l’air d’un bruit étale, sorte de souffle que l'on n'identifie que lorsqu’il arrive à proximité. Il y a peu d’affluence dans la rue Watt, jamais de flux ininterrompu de véhicules ou de foules. Après un passage, train, voiture, valise, vélo, le calme revient comme la vague effaçant la trace sur le sable, prêt à recevoir l’empreinte éphémère d’un nouveau passage.

          L. Malet J. Tardi, Brouillard au pont de Tolbiac, ed. Casterman

Impossible de rester insensible à l’histoire et aux histoires de la rue Watt, dont la scénographie dramatique a inspiré les auteurs (Queneau, Vian, Malet…), photographes (Doisneau, Ronis), cinéastes (Melville…), dessinateurs (Tardi), etc. Malgré la rénovation, la rue actuelle avec ses lampadaires modernes a conservé une atmosphère particulière, probablement grâce à son ambiance acoustique.

C’est donc en jouant avec tous ces ingrédients, ces propositions permanentes, imprévisibles mais récurrentes, que nous avons commencé à habiter les lieux. Il s’agissait, non d’entrer en concurrence avec ces présences, mais de les accompagner, créer des contrepoints, des repères, des « harmonies », tant dans le domaine des hauteurs que des timbres ou des rythmes. L’installation s’est composée graduellement, tant techniquement que musicalement, aboutissant à une multiphonie fixe de 10 canaux diffusés sur de petits haut-parleurs invisibles répartis de chaque côté de la rue sur toute la longueur du tunnel.

C’est sur la base musicale de cette installation que, de 20h30 à 23h, dans une rue Watt ouverte au public piéton ou sur roues et roulettes (sans moteur), dans une lumière tamisée par de la fumée et quelques centaines de mètres de gélatine colorée, sont venus dialoguer des haut-parleurs miniatures mobiles, les musiciens du Concert\Concret, et même, en voisin exceptionnel, le créateur sonore Jacque Rémus et quelques uns de ses incroyables thermophones.