Décor Sonore

Qu’est-ce qu’un point d’ouïe ?

Qu’est-ce qu’un point d’ouïe, ou point d’écoute ?
C’est l’équivalent du point de vue, du panorama ou du belvédère, mais pour les oreilles. Celui de notre « place des Beaux-Sons » n’est pas un cas unique : il y en a même beaucoup sur la planète, cependant la plupart sont situées ordinairement dans des zones calmes ou, sinon « naturelles » (un adjectif à manier avec précaution), peu urbanisées. 

Nous aurions aimé inventer un néologisme, un mot-valise, comme «Otodate» qu’on traduit souvent par «point d’écoute» (listening point) mais que l’artiste Akio Suzuki a formé à partir de Oto, 音 : le son, et date, 立て, qui vient du verbe tateru, dont le premier sens est «dresser, mettre debout», d’où on arrive à dresser (l’oreille), puis produire (un son), faire (du bruit). Otodate se prononce «otodaté» (merci à Sophie Miyashita pour ces précieuses informations).

L'Otodate d'Akio Suzuki

Mais forger un mot qui tombe sous la langue, qui soit agréable à prononcer y compris par un enfant, en délivrant un sens immédiat, bref, qui «parle» mais sans se limiter à «vouloir dire», c’est un exercice de haute volée. A titre d’exemple, nous avons renoncé à : 

Audiosite / Belaudire / Audiorama / Phonorama / Phonoscène / Point phonoscénique / Audioscénie / Phonoflânerie / Phonopanorama / Panorama acoustique / Point phonoramique / Miraphone / Belvedere acoustique/ Point d’écoute / Coin d’écoute / Phonopanorama / Panausculte / Géotonie / Topophonie / Euphonotopie / Calliphonotopie, etc.

Ils contenaient tous un peu du sens que nous voulions y mettre, mais étaient soit trop érudits, trop compliqués, trop laids, ou déjà trop occupés par d’autres employeurs (trouvez lesquels).

«Point d’ouïe» a le mérite d’être une sorte de faux jumeau phonétique de «point de vue», donc de faire penser à ces lieux signalés aux touristes et depuis lesquels on jouit d’une situation particulièrement favorable pour admirer le paysage ; on y trouve parfois une table d’orientation et souvent de ces petits télescopes binoculaires publics, à travers lesquels on peut regarder, pendant un temps limité et pour une pièce de 1 quelque chose (dollar, euro, etc.), une portion floue et minuscule du paysage immense qui s’offre pourtant gratuitement à l’œil nu.

Le «point d’ouïe» n’est pas une invention de Décor Sonore ; il figure dans des projets et même certaines cartes officielles dès les années 1970 à l’initiative d’Elie Tête et ACIRENE, comme nous l’a rappelé Cécile Regnault lorsque nous préparions notre inauguration. Aujourd’hui, le promoteur le plus actif de points d’ouïe en France est sans nul doute Gilles Malatray, dont les inaugurations ont généralement lieu à l’issue de « PAS », Parcours Audio Sensibles.

Spectacle sonore permanent
 

Certes, notre point d’ouïe parisien de la «Place des Beaux-Sons» n’est pas un observatoire d’où l’on contemple le paysage sonore comme on le ferait du haut d’une montagne (guettant le cri de l’aigle royal qui se perd dans les échos de la vallée jusque dans le clair bouillonnement du ruisseau mêlé aux tintements des brebis, etc.), ni même exactement ce que Murray Schafer appelle un «paysage hi-fi», c’est à dire transparent et avec une très grande profondeur de champ, mais il illustre bien sa remarque sur les sons «adoucis», ou même embellis, édulcorés (sweetened) par la distance. La ville y est toujours en activité, et le boulevard périphérique, relativement proche, ne s’endort jamais.

Pourtant cette grande rumeur est comme tenue à distance ; elle nous parvient agréablement colorée par la réflexion des immeubles. Il y a donc un « lointain », et même plusieurs plans éloignés. Plus proches, les échos des rues voisines, un éclat de voix, des pas, une porte, un scooter, une voiture même, mais jamais en flot ininterrompu ou monotone. En contrebas, l’entrée de la rue Watt et, de l’autre côté, invisible, un train qui roule vers la banlieue et parfois lance un coup de trompe répercuté par l’architecture. Entre les deux, là, juste sous nos pieds, des manœuvres de locomotives nous parviennent par une grille d’aération dans le trottoir. Au-dessus de nos têtes, un hélicoptère descend vers la porte de Versailles ; la place est même assez calme pour qu’on entende, loin dans les nuages, quelque avion de ligne invisible survolant Paris. C’est un spectacle sonore permanent, mieux que panoramique, mieux qu’à 360° : il y a du haut et du bas, nous sommes placés au centre d’un spectacle acoustique sphérique.