Décor Sonore

Des Corps Sonores

CREATION 1994

Personnages-hauts-parleurs diffusant dans l’espace des compositions octophoniques, menant à la réalisation avec Oposito du Cinématophone, fanfare électrolyrique.

 

Des « Homo-parleurs » à « Des Corps Sonores »

I.    Les diffuseurs

Conçus à l’origine pour notre création Ballet Mécanique (pour frayer un chemin dans le public, sous le parcours du funambule Michel Menin), nous avions imaginé des personnages portant un mégaphone intégré à un casque de chantier et relié à un magnétophone à cassettes – magnifique bricolage accompli par l’indispensable Jonathan McIntosh. Chaque cassette contenait une voix indépendante, en relation harmonique avec la musique de cette séquence, par ailleurs diffusée en multiphonie par des enceintes de grande puissance (Nexo SI-2000) en mouvement sur les grues, les trains et une grande roue foraine.

Nos « Homo-Parleurs » dans Ballet Mécanique, 1990. Photo : Thierry Nava

Nous les avions baptisés à l’origine « Hommes-haut-parleurs » puis contractés en « Homo-Parleurs » ; mais nous nous sommes aperçus que ce joli mot était déjà fort occupé à désigner un dispositif largement antérieur du GMEM, le Groupe de Musique Expérimentale de Marseille. Après un échange aussi amical qu’instructif avec Michel Redolfi, nous abandonnions les « homo-parleurs », et nous lancions hardiment dans un tout autre calembour avec la conception du projet « Des Corps Sonores ».

Si les deux « homo-parleurs » du GMEM étaient bien des haut-parleurs mobiles et portés sur le corps (une version plus féminine aurait d’ailleurs pu être « femmes-enceintes » ?), ils n’allaient pas plus loin que la longueur des câbles qui les reliaient aux amplis, et étaient plutôt adaptés à l’acoustique des théâtres. Or, nous avions irrémédiablement goûté aux ivresses du son multicanal sans fil, à l’espace libre, et au mouvement sans entrave ; il nous fallait donc trouver des diffuseurs alliant légèreté, qualité, puissance, rendement et autonomie d’une part, et d’autre part un système multicanal mobile ; tout cela étant pratiquement incompatible et n’existant dans aucun catalogue de l’époque. Bien trop limité pour nos rêves de « beau son », le mégaphone devait cependant nous laisser une sensation assez forte pour donner le goût de créer, quelques années plus tard, La Petite Bande Passante.

 

 

Après de longues recherches et de nombreux bricolages, essais et erreurs, nous fîmes l’acquisition chez Hi-Fi Services de 4 remarquables moteurs Electrovoice 1829 avec leurs pavillons repliés FC 100 ; des modèles industriels résistant au feu et à l’eau, plutôt conçus pour l’intelligibilité des ordres dans les camps de l’US Army et les usines que pour la haute fidélité, mais offrant un rendement phénoménal, une dynamique et même une certaine finesse dans le spectre avec une faible distorsion qui surprennent encore aujourd’hui. Leur directivité convenait bien à nos envies de chorégraphier des déplacements et des spatialisations du son, bref de donner à entendre les mouvements et les espaces par des réflexions faisant varier les timbres et les intensités. Leur étonnante efficacité s’arrêtait malheureusement vers 260 Hz, et il n’existait absolument rien sur le marché pour compléter le bas du spectre de manière cohérente.

C’est la collaboration avec Jean-Yves Soria, docteur en acoustique et spécialiste passionné des haut-parleurs à pavillons exponentiels, qui allait permettre de compléter notre quatuor de sopranos avec tout d’abord une sorte de modèle baryton (à double HP Audax) puis deux modèles ténors (HP coaxial Altec Lansing 409), et enfin un basse (HP PHL Audio). Tous ces transducteurs étant animés par des amplificateurs de Hi-Fi automobile alimentés par des batteries 12V.

 

Un des deux ténors et le baryton, déambulant en « hommes-soundwich »

 

Une des premières sorties publiques : « Les Cris de Paris », production du Hall de la Chanson. Des Corps Sonores recréent le paysage sonore de Paris au début du XXe siècle en déambulant rue Montorgueil et dans le quartier des Halles. Le N°8 basse n’est pas encore construit, les personnages portent encore des lecteurs analogiques non synchronisés.



II. La diffusion multipiste mobile

 

Pendant ce temps, il restait à inventer un procédé pour – toujours sans fil – réaliser la polyphonie à 8 voix synchronisées de notre fanfare de haut-parleurs. Nous n’avions pas réellement les moyens financiers d’acquérir 8 émetteurs - récepteurs professionnels qui auraient pu fournir la modulation à chacun des « corps sonores » ; mais de toutes façons aucune solution 8 pistes autonome et portative, analogique ou numérique, n’existait à l’époque !

Pour synchroniser ces huit canaux, nous nous sommes d’abord inspirés d’une des premières formes d’utilisation au cinéma de l’enregistrement numérique portatif de l’époque (le R-DAT) : au lieu d’utiliser des multipistes de studio lourds, encombrants et nécessitant du 220V, certains ingénieurs du son multipliaient les angles de prise de son sur ces petits enregistreurs autonomes – posés en plusieurs points du plateau de tournage, parfois même dissimulés sur les acteurs –, et resynchronisaient ensuite toutes ces sources au montage en studio. Des tentatives de synchro ont également été faites en déclenchant simultanément plusieurs R-DAT, mais sans succès à cause de l’inertie mécanique due à la bande magnétique. C’est alors qu’en 1992 le Mini-Disc magnéto-optique a fait son apparition, et après de nombreux essais nous avons vérifié que, contrairement au CD, il n’y avait aucune dérive entre lecteurs MD. Il restait encore à les déclencher simultanément…

 

C’est encore le génial Jonathan McIntosh qui réalisa la télécommande centrale, essentielle pour synchroniser les 8 lecteurs MD au départ de notre concert électroacoustique mobile.

Plusieurs programmes multipistes ont été composés et réalisés pour cet orchestre de haut-parleurs, sorte d’acousmonium mobile, rapidement apprécié lors de nombreuses inaugurations, ouvertures de salons et autres événements spéciaux, ainsi qu’au théâtre.

 

Inauguration de la gare TGV Lille-Europe et du centre EuraLille, mai 1994

 

 

« Saint-Valentin » production du Hall de la Chanson, Noisy-le-Grand

 

« Capitales de l’amour », Cie ARTO – Guilène Ferré).

 

Création spéciale en bord de Seine pour Extension Evénements, avec les 8 Corps Sonores au complet et les lecteurs MD synchronisés. Les évolutions des danseurs sont dirigées à vue comme un orchestre.

 

C’est la collaboration avec la compagnie Oposito qui donnera naissance au Cinématophone. Emmené par la créativité poétique et débridée de Martine Rateau dans les costumes de Philippe Jacob et Fabienne Desflèches, le Cinématophone va parcourir le monde. Il est réactivé en 2018, vingt-quatre ans après sa création.

 

Premières répétitions du « Cinématophone » en costumes